Tahca Ushte

Au fil de mes lectures, l'ouvrage "De mémoire Indiennes" de Tahca Ushte (Cerf Boiteux) a attiré mon attention sur ce que l'Homme rouge peut penser de notre civilisation.

Tacha Ushte - John Fire Lame Deer de son nom en anglais - est un Sioux né dans le Sud Dakota en 1903, et qui mourut en 1977 dans un accident de voiture. « De mémoire indienne » est une autobiographie d'un immense intérêt. Tahca Ushte ne savait pas écrire, mais il rencontra un journaliste (Richard Erdoes) , ami des Indiens, et après de nombreux entretiens, accepta de parler et d’être enregistré.

Après avoir écouté les enregistrements, il donna son accord pour que le livre fut publié, jugeant qu’il était identique à ce qu’il voulait. C’est un ouvrage à la fois riche et plein d’humour.

Je n'ai pas l'intention de copier cet ouvrage mais de vous livrer quelques extraits assez drôles mais souvent pathétiques. A méditer... Vous constaterez que notre façon de voir les choses n'est pas forcément la bonne.

Vous pouvez trouver ce livre aux éditions "Terre Humaine / Poche - Tahca Ushte, Richard Erdoes - "De mémoire indienne".

Mais laissons parler la Sagesse de Cerf Boiteux... qui s'adresse aux blancs et particulièrement aux Américains.

 

Tahca Ushte parle :

LA PEAU DE GRENOUILLE VERTE

La peau de grenouille verte, c'est le nom que je donne au dollar de papier.

L'idée que s'en font les Indiens et les Blancs est bien ce qui les éloigne le plus les uns des autres. Mes grands-parents ont grandi dans un monde indien où l'argent n'existait pas.

Juste avant le combat contre Custer (la bataille de Little Big Horn), les soldats blancs avaient touché leur paye. Leurs poches étaient pleines de billets verts et ils ne savaient pas où les dépenser. Quelles étaient leurs pensées dernières quand venait les frapper une balle ou une flèche des nôtres ? Je suppose qu'ils pensaient à cet argent inutile, qui ne leur permettrait plus d'avoir du bon temps, ou qu'ils se représentaient une bande de sauvages et d'abrutis faisant main basse sur leur paye bien méritée. Cela a dû les faire souffrir plus qu'une flèche plantée dans les côtes.

Le combat corps à corps, avec autour mille chevaux caracolant et hennissant, avait recouvert le champ de bataille d'un immense nuage de poussière où les peaux de grenouille verte des soldats tourbillonnaient comme des flocons dans la tempête.

Et que firent donc les Indiens de cet argent ? Ils le donnèrent à leurs enfants pour qu'ils s'amusent à plier de toutes sortes de manières ces bizarres morceaux de papier coloré, pour qu'ils en fassent des jouets, de petits chevaux, de petits bisons. Au moins cette fois l'argent servait à se distraire.

Les livres disent qu'un soldat survécut. Il s'échappa, mais devint fou. Les femmes le regardaient à distance et le virent se suicider. Ceux qui ont écrit sur cette bataille disent qu'il avait peur d'être pris et torturé, mais c'est parfaitement faux.

Imaginez un peu la scène. Le voici, accroupi dans un ravin, à observer ce qui se passe autour de lui. Il voit les gosses jouer avec l'argent et en faire des papillotes, les femmes s'en servir pour chauffer de la bouse de bison, ce qui les aidera à faire la cuisine, les hommes allumer leurs pipes avec les peaux de grenouille verte, et, par dessus tout, il voit ces beaux billets de banque voleter dans la poussière, puis s'éloigner au gré des vents. C'est d'assister à ça qui rend le pauvre soldat fou. Il se prend la tête à deux mains, se lamente : « Sacré bon sang de bon Dieu, Jésus tout-puissant, regardez moi ces abrutis de sauvages, ces peaux-rouges de mes deux, qui saccagent un fric pareil ! » Il a dû regarder le spectacle jusqu'à ce qu'il n'y puisse plus tenir, et puis il s'est fait sauter la cervelle avec son gros revolver.

Voilà qui ferait une scène fameuse au cinéma, mais il faudrait un esprit d'Indien pour en saisir le sens.

La peau de grenouille verte, ce fut le véritable enjeu du combat. L'or des Black Hills, l'or dans chaque poignée d'herbe.

Chaque jour, on peut voir à cheval sur cette terre les ouvriers agricoles des ranchs. Ils ont un sac de grain fixé à la selle, et chaque fois qu'ils aperçoivent un trou creusé par les chiens de prairie (Rongeur qui creuse son terrier, le chien de prairie est comparable à la marmotte. Il forme un monticule de terre devant son terrier et se nourrit d'herbe, endommageant les pâturages. Il vit en colonies. Sa fourrure est rougeâtre, mais noire à l'extrémité de la queue.), ils y déposent une poignée d'avoine, tout comme une vieille dame charitable qui apporte à manger aux pigeons dans le parc d'une de nos villes. Seulement, cette avoine destinée aux chiens de prairie contient de la strychnine. Ce qui leur advient après avoir mangé ces graines n'est pas beau à voir. Les chiens de prairie sont empoisonnés parce qu'ils se nourrissent d'herbe. Un millier d'entre eux mangent en une année autant d'herbe qu'une vache. Si donc le propriétaire du ranch peut tuer mille chiens de prairie, c'est une tête de bétail de plus qu'il peut nourrir, et un petit bénéfice supplémentaire dans sa poche. Quand il jette les yeux sur un chien de prairie, il voit seulement de la peau de grenouille verte qui lui échappe.

Pour l'homme blanc, chaque brin d'herbe et chaque source d'eau sont étiquetés selon leur prix. Et c'est ce qui est grave, car voyez ce qui arrive. Le Bobcat (Variété de lynx.) et le coyote auxquels le chien de prairie tenait lieu de proie s'attaquent maintenant à l'agneau égaré ou au petit veau estropié. Le propriétaire fait venir le spécialiste en pesticides pour tuer ces animaux. Cet homme là tire quelques lapins, leur enfonce dans le corps un morceau de bois, et dans cet état se sert d'eux comme d'un appât. Mais au morceau de bois est attaché un explosif, et le coyote qui tire sur le bois écope d'une décharge de cyanide. On a recommandé à l'homme de faire attention. Aussi un avertissement imprimé est fixé au bois : « Danger, Explosif, Poison ! ».

Le malheur est que les chiens de prairie ne savent pas lire, ni certains de nos enfants.

Et nos prairies agonisent, plus de chiens de prairie, plus de blaireaux, de renards, de coyotes. Les grands oiseaux de proie se nourrissaient également de chiens de prairie. Aussi est-il aujourd'hui très rare d'apercevoir un aigle.
L'aigle à tête blanche est votre symbole. Il figure sur vos billets de banque, mais votre argent le tue.

Quand un peuple se met à exterminer ses propres symboles, il est mal parti...